Après l’étape de Lublin, nous avons rendez-vous avec Leonid à Ruska Russkaia. C’est le point de passage à la frontière entre la Pologne et l’URSS. La rencontre doit avoir lieu vers deux heures du matin.
Pour être à l’heure, notre convoi, deux voitures et la camionnette, démarre de Lublin en fin d’après-midi.
Le séjour a été agité, les chauffeurs ont tenté de dormir quelques heures après le repas de midi. Nous prenons la route la nuit tombante. À cette latitude, les journées de cette mi-novembre commencent à être très courtes.

Plus nous avancions vers la frontière, plus les Polonais que nous rencontrions nous mettaient en garde. Pour eux la Russie est un pays dangereux. La sécurité n’est pas garantie, les vols, arnaques et agressions sont courants.

Nous traversons la campagne polonaise entre Lublin et la frontière russe. Nous jouissons depuis notre départ d’un superbe été indien. Les couleurs d’automne tournent aux clichés de cartes postales. C’est quand même sacrément beau.
Les brumes matinales et les gelées blanches, vite escamotées par le soleil, laissent chaque jour la place à de belles journées. Des couchers de soleil incendient les fins d’après-midi. Nous sommes déjà relativement au Nord et la durée des journées est plus courte que sous les latitudes belges.

Paysage polonais

Plus nous nous en approchons, plus nous avons l’impression de voir le paysage s’orientaliser.
La traction animale, essentiellement des chevaux, est toujours très répandue en Pologne, surtout dans les petites villes et à la campagne. Ici, à l’Est, c’est encore plus vrai. En ce début de soirée, nous dépassons encore de nombreux attelages.
Des tombes et des calvaires clôturés par de petites barrières en bois décorées de rubans, éclairées par des grosses bougies, balisent le chemin. La Toussaint n’est pas loin, la Pologne profondément catholique la célèbre partout.
Les églises sont de plus en plus souvent coiffées de clochers à bulbe. Certaines sont construites en bois. De plus en plus de maisons aussi, au milieu de jardin entouré de palissades.
Nous traversons une région de collines boisées. Un cerf enjambe la route sous le clair de lune, la nature conserve ses droits.

Sur la route nous prenons un dernier repas polonais dans une auberge en bord de route. Surprise, il y a du vin à la carte. Nous en commandons une bouteille. Re-surprise, il n’y a pas de tire-bouchon dans l’établissement. Qu’à cela ne tienne, à la guerre comme à la guerre, nous nous occupons du bouchon avec un couteau. Lorsque nous voulons recommander une seconde bouteille, le serveur nous répond quelque chose que nous avons déjà souvent entendu « Nie ma ». Il n’y en a plus. Nous avons sifflé l’unique bouteille de vin de ce restaurant.

Nous pénétrons dans Hrebenne le dernier bourg polonais avant la frontière. Le hameau est complètement endormi. Seule une veilleuse blafarde est restée allumée dans un de ces kiosques grillagé où l’on peut acheter un peu de tout, ou presque rien. La Pologne connaît toutes sortes de pénuries étranges. Actuellement ce sont les allumettes et le papier toilette.

La route est mauvaise. Nous roulons lentement. C’est une de ces petites routes polonaises, sur lesquelles il faut se déporter à droite sur l’accotement pour se croiser ou dépasser.

À la sortie du village, sur notre droite, un lac, mais aucun éclairage. La nuit est totale.
Mais où est le poste de douane ?
Leonid est passé ici il y a quelques mois. Il nous a prévenus que Ruska Russkaia était une petite douane, avec moins de passages, peu de camions, et donc plus simple à franchir.
Nous continuons sur la route qui s’enfonce dans les champs.

Soudain, à la sortie d’un bosquet, surgie de la nuit, une barrière nous ferme la route. Un peu en retrait, un petit bureau de douane est fermé lui aussi. Dans la cabine, une veilleuse donne une illusion de vie. Un faible néon éclaire la scène d’un jaune blafard.
Notre convoi s’immobilise. Tout le monde descend des véhicules et s’approche.
A Ruska Russkaia - Marc Meert et Christine Rossignol
Derrière la barrière, la route rectiligne s’enfonce dans un immense champ. Tout au bout nous distinguons les halos de ce qui semble être l’équivalent côté russe, de ce poste de contrôle. De loin en loin, quelques pâles émanations de lumières froides marquent la frontière.
Côté polonais, difficile de se rendre compte du dispositif. Il faudrait franchir la barrière et prendre du recul en s’avançant dans ce champ. Même s’il paraît cultivé, on dirait un no man’s land s’étendant à perte de vue, au Nord. Au Sud, cela semble plus boisé.
Nous n’avons pas de lieu de rendez-vous de rechange… Et les portables n’ont pas encore été inventés.
Aucun moyen pour entrer en relation avec Leonid. Qui est peut-être là, à nous attendre de l’autre côté, à seulement quelques centaines de mètres.
Nous hésitons. Cette barrière n’est pas infranchissable. Il suffit de soulever une grosse bôme posée sur des piliers en béton, et de la faire pivoter. Pas de garde, pas de douanier, pas de militaire, pas de policier, rien, personne, nobody.
Mais de l’autre côté, qu’allons nous trouver ? Y aura-t-il un « comité d’accueil » ? Quelles réactions la traversée du no man’s land risque-t-elle de provoquer ?
Tout semble désert. Même pas un endroit pour se renseigner, ou même téléphoner. Et s’il en existait un, qui pourrions nous appeler à cette heure de la nuit ? Que faire ?

Nous nous concertons. Quelles sont nos options ? Contourner la barrière et traverser la frontière ici ? Chercher un autre point de passage ? Plus au Nord ? Plus au Sud ? Comment aura raisonné Leonid ? Les avis sont partagés.
Vu le cinéma que constitue le franchissement d’une frontière en Europe de l’Est, il est peut-être imprudent de vouloir tenter de passer ici. Même en jouant les cons. Les passeports doivent être tamponnés. Ce sont des risques inutiles, voire dangereux.
Nous décidons de tenter notre chance au Sud.
Dans l’espoir de dénicher un passage ouvert, nous optons pour les routes qui longent la frontière et collent le plus à son tracé.
Nous avons à présent deux objectifs. Le premier : trouver un moyen de se renseigner sur ce qui se passe. Pourquoi la frontière est-elle fermée ? Le second : trouver un endroit où la traverser.

Tournai, le siège de notre Théâtre, est situé à quelques kilomètres de la frontière franco-belge. En dehors des grands axes de passages, autoroutes, nationales, qui étaient encore soumis il y a peu à des contrôles douaniers systématiques, un réseau de chemins secondaires de toutes sortes permet de rejoindre la France ou la Belgique, en évitant toutes les douanes.

Mais ici comment savoir ? La route que nous suivons s’enfonce dans une campagne parsemée de rares habitations et de bâtiments de fermes, aucun éclairage, pas une lumière à l’horizon.

Dans un petit hameau de quelques maisons, j’entrevois une lueur. Elle émane d’un bâtiment qui ressemble à une petite usine. Nous nous garons devant le grand portail métallique. Je m’approche de la porte en métal d’où vient la lumière. Il y a une sonnette. Pas de réponse. J’insiste. Toujours rien. La porte est fermée. Une lumière oubliée ?
Nous tentons à plusieurs reprises de prendre des routes qui se dirigent vers l’est, mais nous finissons toujours sur un chemin se perdant dans les champs, ou dans les bois.

Quelques villages plus loin, nous apercevons à nouveau de la lumière. Un lampadaire éclaire l’entrée d’une cour. Cela ressemble à une entreprise agricole. Dans le fond de la cour, un peu de clarté émane de fenêtres empoussiérées. Je m’approche et je frappe à une porte qui semble communiquer avec la pièce d’où rayonne la lumière.
Je dois insister, mais après quelques instants, la porte grince en s’entrouvrant d’un cran. Un ouvrier habillé d’une salopette verte, les traits creusés, la barbe mal rasée me regarde avec inquiétude. Il se demande ce qu’un étranger peut bien lui demander, dans une langue qu’il ne comprend pas, en pleine nuit, ici au milieu de la campagne polonaise profonde.
Il referme la porte, apeuré en marmonnant quelques mots en polonais.

La traversée des villages et l’étroitesse de cette route de campagne obligent à rouler lentement. Le temps passe et nous éloigne de plus en plus de l’heure du rendez-vous. Quant au lieu…

Heureusement, quelques kilomètres plus loin, nous apercevons une zone vaguement éclairée. Nous nous approchons. Il y a des bruits de machines. Je tambourine sur une grosse porte métallique qui aurait besoin d’un coup de peinture. Elle s’ouvre brusquement et quelqu’un me braque sa lampe de poche dans les yeux. Heureusement les piles sont en fin de vie. Un veilleur de nuit, aussi surpris que moi, m’observe, ahuri.

Avec des gestes, quelques mots d’allemand, nous finissons par comprendre que
« Ruska Russkaia, Hrebenne, border kaput ».
Puis, avec l’aide de la carte, il tente de nous expliquer.
« Medyka granica, border, OK, good »

Il faut cesser de longer cette frontière de toute façon infranchissable. C’est plus rationnel de retrouver une route qui permet de rouler normalement. Direction Lubaczow, puis Jarosław, objectif Przemyśl.
Nous y arrivons à la fin de la nuit et prenons tout de suite la route vers Medyka,

La sortie de Pologne s’effectue sans difficulté. Quelques centaines de mètres séparent les douaniers polonais des douaniers ukrainiens.

Les lueurs de l’aube se mélangent à l’éclairage du poste frontière. Quelques camions, il y a peu de voitures, la file devant nous est raisonnable.

Les passages de frontières entre l’Est et l’Ouest sont très surveillés. Ceux entre les pays dits « socialistes » ne le sont pas moins.

La zone frontière commence par un grand stop tracé au sol, derrière lequel il vaut mieux rester.

Un jeune garde frontière à la carrure athlétique s’approche de nous et nous indique la file que nous devons suivre. En nous demandant nos passeports, il entend « Yellow Submarine » qui défile dans le lecteur de K7 de la camionnette.
Il nous dit en souriant :
« Beatles, good music ! ». Et nous fait signe de monter le volume.

C’est toujours mieux d’avoir de bons rapports avec les gardes de la frontière que vous devez traverser. Je lui propose une cigarette, mais il refuse et nous fait signe d’avancer.

Ensuite première barrière et distribution d’un formulaire à remplir.
Il faut compléter un document de déclaration pour chaque voyageur. Entre autres les devises importées.
Un garde ramasse les formulaires et les passeports. La barrière se lève, nous avançons d’un cran.

Un grand bâtiment sépare les airs de contrôle des entrées de celui des sorties du pays. De grands auvents couvrent deux voies de passage de chaque côté. Des tables y sont installées pour fouiller les bagages.
Nous patientons dans notre file en préparant tous les documents, passeports, l’inventaire du matériel, les lettres de recommandation de l’Association Belgique-URSS, de l’Ambassade. Elles sont toutes écrites en russe.

Pour accélérer les formalités de passage de ces frontières, l’un d’entre nous, de préférence une fille (les douaniers sont plus cool), se rend au guichet du poste de douane pendant que le convoi fait la file.
Lorsque notre tour approche, c’est Rita qui tente de s’adresser au bureau où tout semble se décider.

Nous tentons de faire valoir notre statut d’artistes, jusqu’à présent, cela nous a facilité la vie, du moins pour traverser les frontières polonaises et Est-allemandes.
Mais, rien n’y fait, il faut attendre notre tour.
Mètre après mètre, collé à la voiture qui nous précède, nous progressons vers le contrôle.
Medyka - Douane ukrainienne
Lorsque c’est notre tour, un civil nous invite en anglais, à nous ranger sur le côté et à éteindre le moteur.
Il n’est pas très grand mais il commande à tous les gardes frontières. Sans se démunir de son calme et de son sourire, il donne quelques ordres. Un peloton de six ou sept jeunes gardes frontières entoure notre véhicule.
C’est d’abord la cabine qui est inspectée. Ils sont étonnés par notre stock de K7, nous en avons quelques dizaines, achetées sur le marché noir polonais.
Le civil (est-il du KGB ?), nous interroge. Il donne des instructions.
Les K7 sont emmenées pour examen à l’intérieur du bâtiment.
Ensuite il s’intéresse à nos lectures. Il feuillette un magazine, lit le titre d’un livre. Tout est emmené pour un contrôle poussé.

Deux gardes examinent avec des miroirs périscopiques le dessous du châssis. Un autre sonde la carrosserie et les pare-chocs, un dernier examine les vide-poches
Les gardes tentent d’ouvrir la porte latérale, mais elle est bloquée, la serrure est foutue depuis Poznan, où des voleurs ont tenté de la forcer à la chignole.
Ils se retournent alors vers la porte arrière et nous la font ouvrir. Nous sommes remplis jusqu’au toit de caisses, de notre décor et des valises. Les gardes nous font enlever une première couche de bagage et d’éléments de décor.
C’est à ce moment qu’ils découvrent un cercueil. Étonnement général. C’est une première, même à Medyka.

L’agent en civil semble amusé.

« Everything must go out » dit-il en souriant.

Il ajoute un ordre en russe aux gardes.
Avec l’aide de tous les comédiens, nous vidons la camionnette. On dirait que nous allons avoir droit à la totale.

Mais j’ai un autre souci. J’ai une liasse de 1 000 $ en petites coupures de 1 $ et de 5 $. Emballée dans un plastique étanche, elle est planquée dans une valisette « stratégique » contenant tous les documents importants.
Il est interdit de rentrer en URSS avec des devises étrangères sans les déclarer. Et j’ai couru le risque, en remplissant ma déclaration ce matin, de les « oublier ».
À la sortie du pays il peut vous être demandé les factures correspondantes à vos dépenses en devises déclarées.
Les dollars en petites coupures sont très pratiques dans un tas de situations. Bakchich, cadeaux, etc. Ils permettent aussi d’avoir accès aux « Beryezka », les magasins réservés aux étrangers. Ou plutôt à ceux qui détiennent ces précieuses devises étrangères, car bureaucrates, nouveaux riches, trafiquants (certains cumulent les trois fonctions), disposent aussi de ces précieux dollars.

Ce qui explique aussi que le cours du dollar varie de 1 à 50. Le change officiel ici à la frontière est d’un rouble pour un dollar. Mais le cours réel sur le marché noir est d’un dollar pour cinquante roubles. Les « Beryezka » vendent les cigarettes américaines bien moins cher qu’à l’Ouest, on est certain d’y trouver aussi de la vodka (qui n’est pas facile à trouver sur le marché « normal »). Cigarettes et vodka sont aussi de bons sésames pour aider à ouvrir les portes.

Je planque tout d’abord la liasse de dollars dans mon slip. Mais c’est un peu encombrant…
La manière dont les gardes frontières dissèquent nos bagages m’incite à penser que nous pourrions subir une fouille corporelle.
Nous avons dans la camionnette trois jerrycans de vingt-cinq litres, remplis de diesel. Ils sont dégoûtants, graisseux. Les pénuries de carburant sont courantes en Pologne. En URSS, ce sont les pompes qui sont rares, et pas toujours approvisionnées. Jusqu’à présent ces bidons ne semblent pas motiver les gardes. Pendant le déchargement, je planque la pochette avec les dollars en dessous de l’un d’eux.

Le garde qui dirige la fouille est méticuleux. Le véhicule est entièrement inspecté, sans agressivité, placidement, calmement, mais systématiquement.
Tout dans le fond de la camionnette, dans un compartiment logé au-dessus de la place du conducteur, nous avons planqué deux lecteurs vidéos. Ce sont deux cadeaux pour Leonid et M. Blank, les deux Russes qui nous ont organisé cette tournée.

Nous ne parlons ni le russe, ni l’ukrainien, mais à l’intonation de sa voix, nous comprenons qu’il considère la découverte des deux appareils comme une victoire. Ils sont toujours dans leurs emballages d’origine. Les gardes présents s’approchent et entourent aussitôt les deux boîtes. Le chef donne un ordre et elles rejoignent les K7 audio à l’intérieur. Ils découvrent aussi une caisse avec des K7 vidéos.
Qui rejoignent le reste à l’intérieur, toujours pour inspection.

Alors un garde me montre les jerricanes et m’intime de les sortir aussi. En lui tournant le dos, je parviens à replacer la pochette des dollars dans mon pantalon.

Ils nous font alors ouvrir le cercueil et aperçoivent qu’il contient deux grands sacs de jute remplis de dollars. Et sous les sacs, ils repèrent tout de suite nos armes.
La saisie est exposée sur les tables de fouille.

Aligné les uns à côté des autres, un colt Python 357 Magnum, un Colt Mustang 380, un Lady Derringer, deux Colts Diamondback 22LR, un pistolet-mitrailleur Uzi 9 mm Parabellum (tout de même 600 coups par minute), et les munitions qui vont avec.
Les deux grands sacs de jute ouverts laissent entrevoir les dollars (par milliers !), dont ils sont bourrés.
Enfin le cercueil.

Les voitures qui étaient derrière, nous dépassent. Les yeux des conducteurs et de leurs passagers vont des armes, au cercueil, du cercueil aux dollars. Ils jettent un regard inquiet vers notre groupe.
Il y a Michel Dallaire, avec des rouflaquettes qui lui descendent jusque sous les joues, Monsieur Godot, au look d’escroc de cinéma, Pierre Pilate à l’allure de psychopathe dépressif, et moi avec une moustache et des favoris mal taillés. Du côté féminin, Dolorèze avec son regard de bouffonne et son sourire de sorcière n’est pas de nature à rassurer. Il n’y a que Christine et Rita qui soient à peu près présentables. Trop occupée par Philibert, son bébé de deux mois, Christine, la compagne de Michel, laisse jouer à Rita le rôle de négociatrice. Mais il n’y a pas grand-chose à négocier.

Le véhicule est totalement vide,
Les gardes commencent à s’attaquer aux garnitures intérieures, d’autres ouvrent le capot du moteur et commencent à discuter sur la manière dont ils doivent s’y prendre pour l’inspecter.

Heureusement à ce moment, l’agent du KGB revient pour nous interroger.
Il donne l’ordre aux gardes de laisser tomber le moteur et les garnitures. Ouf.
Les gardes se dispersent autour de nous et se mettent au repos.

Pourquoi avez-vous deux lecteurs vidéo ?
Pour présenter nos spectacles qui sont enregistrés sur les K7.
Pourquoi deux lecteurs ?
Parce que notre groupe va se diviser et qu’ainsi chaque partie pourra présenter nos spectacles, chacune de son côté.

Il retourne dans le bâtiment, concentré, mais toujours souriant.

Pendant que nous essayons de régler la question de ces lecteurs vidéo, un jeune garde s’est approché de la table où notre artillerie est étalée.
Il est seul, les autres gardes se sont éloignés et discutent par petits groupes.
Il prend alors en main le Python 357 Magnum et l’inspecte attentivement. Et puis, il ne peut pas s’en empêcher, il appuie sur la détente. L’assourdissant coup de feu du revolver jette la panique dans toute la station douanière.
Toute l’attention converge vers nous. Des gardes accourent, la main sur le holster, prêt à dégainer. D’autres mettent un genou au sol derrière un abri. Quelques-uns font passer leurs Kalachnikovs de l’épaule à la hanche.
Les camionneurs et les chauffeurs des deux files ont baissé la tête et les épaules.
L’agent du KGB, paniqué, surgit des locaux. Le chef des gardes-frontière, énervé, se précipite au milieu de la scène.
Il comprend tout de suite la situation. Il a vu le garde qui a tiré jeter le flingue encore fumant sur la table. Il y a une grosse engueulade en russe. Le garde coupable se met au garde à vous devant son chef, il se retourne et s’éloigne pour reprendre sa garde un peu plus loin.

Pendant un long moment il ne se passe rien. La matinée est maintenant bien entamée. Le soleil a dissipé la brume qui laisse la place au ciel de cet été indien qui se prolonge.
Nous cassons la croûte, il n’y a rien d’autre à faire.

Brusquement une nouvelle détonation retentit. Elle vient de nouveau de la table de fouille.
Un autre garde n’a pu résister à la tentation de faire lui aussi l’essai d’un de nos revolvers.
Il y a de nouveau un peu de panique, surtout parmi les voyageurs.
Les gardes ont déjà assisté à ce sketch une heure plutôt. Ils ne font qu’esquisser les gestes de tout à l’heure, comprennent immédiatement, et en rigolant, reprennent leur garde normalement. L’agent du KGB et le chef jaillissent de nouveau du bâtiment.
Le chef est furieux.
L’agent du KGB ne peut s’empêcher de sourire.
L’engueulade est copieuse. Certains gardes fixent leurs semelles, d’autres ont de la peine à réprimer leur sourire.
Cela commence à tourner en numéro de clowns.

Un peu avant-midi, la situation se détend. L’agent du KGB nous ramène tout ce qui a été saisi, livres, K7 vidéo et audio.
À midi, les lecteurs vidéo sont de retour accompagnés de documents à signer, dans lesquels nous nous engageons en sortant d’URSS à repasser par cette frontière avec les deux appareils.
Contents de nous en tirer à bon compte, nous signons rapidement son papier.

Nous commençons à remballer accessoires, décors et valises. Lorsque tout est terminé, l’agent du KGB revient à la charge.

Vous n’avez pas d’argent pour rentrer en URSS, ni pour payer la taxe pour l’entretien des routes. Vous pouvez changer des dollars ici au bureau de douane. Le taux de change est d’un rouble pour un dollar.

Il était théoriquement impossible d’acheter des roubles soviétiques dans les banques occidentales. La seule façon de s’en procurer était de changer ses devises en Union Soviétique même.
Sans véritable choix, nous changeons de quoi acquitter cette taxe et de quoi payer un peu de carburant.
Nous récupérons nos passeports avec nos visas tamponnés. L’agent du KGB nous déclare alors en souriant

  • Welcom in Soviet Union

Il est quatorze heure, Il y a plus de huit heures que nous sommes arrivés. Une première barrière se lève. Nous pouvons avancer de quelques mètres avant une dernière barrière qui se lève à son tour.
Leonid, Mr Blank et un troisième personnage, Vladimir Alexandrovitch Juchenko, nous attendent.
Nous sommes entrés en URSS.
Je peux ressortir la liasse de dollars de mon slip.