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Visite guidée du chateau d’Estaimbourg

Les revenants - un article d’Eric Rouxhet

lundi 17 septembre 2018

L’ »invention » du clown est assez récente alors que j’imagine aisément un Cro-Magnon amuser ses compagnons en parodiant l’extinction malencontreuse de l’unique feu de la tribu.
Plus proche de nous, il y a eu les bouffons, fabuleux diseurs de quatre vérités seigneuriales ou ecclésiastiques sous le manteau protecteur du rire des manants.
Comme le bouffon fait partie du patrimoine de notre petite humanité moyenâgeuse, l’occasion était belle de participer aux Journées du Patrimoine dédiées aux lieux insolites. Le château des ducs de Bourgogne à Estaimbourg avec son église, sa glacière, sa marquise et sa crypte fera l’affaire. D’autant que le guide -très sérieux- n’est autre que le président du Croquemitaine.
Trois visites sont au programme. Et il y a du monde ! Il va falloir donner de la voix.

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Nous sommes un couple de domestiques d’époque. Le trop moderne nez rouge laisse la place au maquillage livide du revenant. Nous sommes assistés par une jeune soubrette qui a forcé sur le grimage blanc et ressemble à un ancêtre Dogon.
Et c’est parti pour une révision bouffonne de l’histoire où nous interrompons le guide pour surgir de l’intérieur d’une double porte, tenter de vendre la pierre survivante du château incendié par les Anglais au Moyen-Age, exhiber la duchesse de Bourgogne mise en bière (6,2°) ou faire passer dans le public ce qui reste du glaçon de six cents kilos prélevé dans les Alpes plusieurs semaines plus tôt !
Remonter le temps fait immanquablement tomber sur un os. Rendre leurs mains à deux gisants ou inviter un visiteur à replacer un os gros comme la jambe dans une loge de la crypte viendront encore interrompre l’exposé studieux du guide. Au fil des visites, ce dernier, par ailleurs fort bien documenté, devenait de plus en plus facétieux.
Mais un retour par le Moyen-Age ne peut faire l’impasse des contes et légendes. Notre couple va donc se charger de rétablir certaines vérités mises à mal par la rationalité historique contemporaine. Ainsi l’existence d’un tunnel qui part des douves du château, niée par les spécialistes va être doublement révélée par la magie rêveuse du conte.
La grotte existante qui ne cache aucun tunnel n’était qu’un leurre. L’entrée du souterrain est accessible via un siphon qu’on accède par les douves. Elle fut découverte par hasard il y a si longtemps que seuls les revenants que nous sommes s’en souviennent.
Mais pour une fois, nous ne sommes pas d’accord.
Pour elle, c’est l’histoire d’une jeune mais pauvre paysanne, follement amoureuse du fils d’un riche marchand qui l’aimait en retour. Ce dernier lui avait même offert un petit pendentif qui emmagasinait la lumière pour la restituer dans le noir. Son père ne voulait évidemment pas de cette idylle contre nature financière. Désespérée, la jeune fille qui, comme tout le monde à l’époque ne savait pas nager, sauta à l’eau pour se noyer et noyer son chagrin en même temps. Elle fut entraînée par le tourbillon créé par l’appel d’air du siphon et se retrouva dans le souterrain. Il faisait très sombre, l’entrée n’étant éclairée que par le halo glauque du siphon. Elle ne voulait plus retourner dans l’eau, aussi avança-t-elle à tâtons dans le noir du tunnel. Après un dizaine de pas, elle commença par distinguer les parois se demandant comment ses yeux pouvaient s’habituer à une obscurité aussi profonde. Elle vit alors l’ombre de son visage projetée sur le plafond : le pendentif lui éclairait le passage ! Elle découvrit bientôt le trésor caché là, prit quelques pièces puis continua dans la galerie et aboutit dans d’une petite chapelle à Bailleul, à plusieurs kilomètres d’ici. Elle put épouser son aimé et comme elle était très sage, elle ne communiqua jamais le secret du tunnel qui se perdit jusqu’à nos jours.
Le récit fut si réel que notre soubrette fut à deux doigts de se jeter à l’eau et seul un « coup de gueule » asséné in extremis l’empêcha de dévaler le talus jusqu’à l’eau.
Pour moi, ce n’est pas du tout comme cela que ça s’est passé ! A la même époque, un pauvre pêcheur (peut-être s’agissait-il du père de la jeune fille, ce qui rendrait ma version plus ancienne, donc plus crédible) avait lancé sa canne juste en face du siphon. Subitement, un coup violent vient tirer son fil vers le bas. Le pêcheur qui entrevoit une grosse prise relève vivement sa ligne d’autant qu’il n’a plus mangé depuis plusieurs jours. Le poisson fait alors un bond hors de l’eau : c’était un tout petit poisson. Le pêcheur a juste le temps d’admirer les écailles d’or qui brillent au soleil que le poisson replonge en tirant furieusement sur la ligne. Le pêcheur qui ne voulait perdre ni sa ligne ni le poisson tombe à l’eau, est bientôt entraîné vers le fond et se retrouve dans le tunnel. Le poisson n’était pas d’or mais brillait d’une phosphorescence pareille à celle d’un habitant des abysses. Même petit, je me consolerai de sa chair se dit le pêcheur. Mais au moment où il ouvrait la bouche pour l’avaler comme un vulgaire maatjes, le poisson se met à parler. « Si tu m’avales, tu seras plongé dans un noir d’encre et ce tunnel sera ton tombeau. Mais si tu me laisses la vie, je t’indiquerai l’emplacement d’un trésor et la sortie du souterrain ». Le poisson n’aurait constitué qu’une bouchée aussi le pêcheur acquiesça et s’avança donc, le poisson lumineux toujours au bout de sa canne, pareil à un fanal. L’homme empocha le trésor au passage et tous deux émergèrent de la terre dans le creux d’un large saule, au bord d’un étang. Le poisson retrouva l’eau et l’homme partit pour un pays lointain où personne ne le connaissait et où il pourrait ainsi affirmer avoir toujours été riche.
A raison de près d’une heure et demie la visite, nous avons fini la journée harassés comme de vrais domestiques. « Celui qui le dit, il l’est » affirment les enfants !
Eric
Septembre 2018

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