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Tête en l’air - Chronique clownesque #11

par Eric Rouxhet

vendredi 15 mars 2019

Aujourd’hui, c’est « avis de tempête ». Du vent à plus de 100 km heure, plus rapide que mon vieux motor-home qui tangue sur l’autoroute. C’est le jour de l’atelier et il y a environ 50 bornes à faire. Sur place, je suis le premier comme d’habitude. A l’abri du véhicule, je me distrais à la vue d’un escadron d’étourneaux qu’une bourrasque éparpille, de troncs qui feignent l’impassibilité alors que leurs branches font des signes de détresse, de buissons qui se tordent comme un dément à l’approche de la camisole …. A présent, les autres sont en retard en retard. Je téléphone. Je me suis trompé de semaine !

Je décide de visiter Tournai toute proche afin d’amortir le trajet et éventer ma déception. Dans la vieille ville, pas d’envolées à brides abattues : la tempête a changé de tactique. Des bandes de courants d’air bodybuildés m’attendent au tournant, m’assaillent aux coins des rues, m’attirent dans les terrains vagues. Je louvoie, cherche à apaiser les claquements de mon K-Way. L’Escaut frémit, trouble comme l’eau des pâtes, les flaques s’enfuient en éclaboussures, des canettes vides coursent les rares voitures dans un bruit de mariés en fuite. Toutes les boutiques sont fermées, la moitié pour dimanche, l’autre pour toujours.
Les cloches des églises sonnent la fin des offices. La ville en est pleine et leurs tintements tournent dans ma tête avec l’entrain d’un motocycliste de foire dans son tonneau géant. Je croise des malheureux lassés de tendre la main à la sortie de la messe. Ils cheminent le regard en aspirateur dans l’espoir de trouver une pièce ou la crainte de voir la terre se dérober.
Je pense me réfugier dans un bistrot de la Grand-Place. Il y a du monde à l’intérieur mais la porte ne s’ouvre pas. Quand la direction se réserve le droit d’entrée, ce n’est pas pour du vent ! Un consommateur déverrouille et me fait entrer. Tout le monde se retourne et je vois mon pantalon rayé, mon polo rayé dans l’autre sens, mon imper bariolé « tribal », mes chaussettes avec autant de couleurs que d’orteils, mon costume de clown quoi !
Planqué dans le sombre de la salle, je mange un café destiné probablement à lester contre les rafales. Tout le monde écluse des bières : de jeunes patibulaires agglutinés autour des deux serveuses et des vieux précautionneux comme des colombophiles. Arrive un colosse, presqu’aussi décati que celui de Rhodes, guidé par un nez gravelé qu’un cochon prendrait pour la truffe de sa vie. Sans passer commande, un large bol surmonté d’un bonnet de crème fraîche est posé devant lui. Je ne sais s’il mange ou boit mais une boule de crème lui garnit bientôt le bout du nez. Il ne se rend compte de rien, impassible repu. Après le clown rouge et le clown blanc, voilà le nez rouge et le nez blanc !
Je finis la journée à La Maison de la Marionnette. Entre la déception de n’y voir aucune des figures du théâtre contestataire des années ’70 (Living, Bread and Puppet, Odin, …) et le plaisir de constater que toutes les marionnettes dans tous les pays ont « leurs » tourneurs en bourrique, je savoure d’avoir le musée pour moi tout seul.
Enfin, je file en coup de vent.